Le photographe

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Par Didier Lefevre (photographies et témoignage), Emmanuel Guibert (texte et dessins) et Frédéric Lemercier (mise en page et couleurs)

Je ne sais pas combien de temps durera cette guerre, mais je sais que plus elle dure, plus elle déracine, ratiboise et mutile d’enfants et plus ce sera difficile d’en sortir.

Fin juillet 1986, Didier Lefebvre quitte Paris pour sa première grande mission photographique : accompagner une équipe de Médecins Sans Frontières au cœur de l’Afghanistan, en pleine guerre entre Soviétiques et Moudjahidins. Cette mission va marquer sa vie comme cette guerre marquera l’histoire contemporaine. Au croisement des destins individuels et de la géopolitique, à l’intersection du dessin et de la photographie, ce livre raconte la longue marche des hommes et des femmes qui tentent de réparer ce que d’autres détruisent.

Je ne crois pas avoir lu d’avis négatifs sur cet album monumental. Mais peut-être ai-je mal cherché ! Je crois pouvoir le dire sans me tromper, il s’agit d’une des séries qui m’a le plus marquée de toutes les bandes dessinées que j’ai pu lire (et Dieu sait qu’il y en a eu).

Tout d’abord par l’histoire touchante de ce photographe, Didier Lefebvre, à qui MSF commande un reportage au plein cœur de l’Afghanistan. Il suivra une équipe menée par Juliette Fournot, passant clandestinement les frontières, évitant les bombes et caracolant à la suite de guides moudjahidins pour rejoindre Feyzabad. L’imagination n’est pas suffisamment fertile pour inventer une telle histoire vraie. Emmanuel Guibert avait déjà prouvé ses talents de collecteur d’histoire dans la Guerre d’Alan, il récidive en restituant les souvenirs de son ami. Entre rires et gravité, le petit groupe avance dans les montagnes, s’apportant mutuellement soutien et réconfort, respectant et découvrant les coutumes des Afghans, se fondant dans le paysage sans parfaitement s’effacer. La première partie du récit (premier tome de l’édition originale) est une mise en place, beaucoup d’attente et un long chemin. « C’est ça, un reportage. Beaucoup d’attente« . Lefebvre a 29 ans, il est plongé dans Peshawar, au Pakistan, dans un guerre mondiale, tant de nationalités s’y croisent, l’un espionnant peut-être l’autre et notre photographe s’en veut d’être « trop naïf pour bien cerner tout cela. » Lorsque les guides le décident ils quittent alors la ville pour s’enfoncer dans le pays. Ils sont un peu clandestins, un peu hors-la-loi, ils passent la frontière sans papiers, risquant la prison et les inévitables bakchichs pour en sortir. Sur leur route des chefs locaux les accueillent, l’équipe de MSF est déjà passée par là, et leur offrent gîte, couvert et protection. Puis vient l’hôpital et la deuxième partie du récit. En fait d’hôpital il s’agit d’une simple terrasse, la salle de réveil étant la cour, devant. Parfois le travail de ces hommes et femmes me semble bien dérisoire devant l’ampleur de ce qu’il se passe. Pourtant ces médecins, infirmiers, anesthésistes œuvrent sans relâche avec une abnégation forçant l’émerveillement alors que je suis bien assis dans mon canapé à tourner les pages. Ils réparent. Ils payent de leur personne, ne dormant pas ou dormant mal, risquant leur vie, accueillant et soignant chacun sans distinction et gardant toujours le sourire, une petite blague malgré la fatigue. Qu’importe le camp dans lequel vous vous trouvez, vous êtes des hommes avant tout. Respect. La troisième partie c’est le retour de Didier Lefebvre vers le Pakistan, seul. Il ne veut qu’une chose, rentrer. Il en a marre. Au plus vite il sera en France, au mieux cela sera. Contre l’avis de Juliette et des autres membres de l’équipe il se sépare donc du groupe et accompagné de quatre guides reprend la route du sud et du Pakistan. Ce qui lui arrivera sur ces chemins dépasse ce que les scénaristes hollywoodiens pourraient imaginer, entre rencontres, bonnes ou mauvaises, apprentissage de la patience qu’il n’a plus, maladie, coïncidences, rackets et enfin… le Pakistan, une seule journée avant le reste de l’équipe.

Une épopée grandiose de trois mois, racontée à la première personne, émouvante et vibrante, c’est d’abord ça le Photographe.

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Le Photographe c’est aussi une mise en page originale. Les dessins d’Emmanuel Guibert répondent aux photos de Didier Lefebvre. Ces photos sont encore avec les trous qui entouraient les négatifs alors que les appareils nécessitaient des films et que Kodak faisait fortune. Certaines sont entourées de rouges, ou barrées d’une croix, comme si le choix de l’une ou l’autre à publier était en cours. Les dessins racontent ce que l’objectif n’a pas pu prendre, parce que Didier Lefebvre était trop exténué pour prendre une photo, parce qu’à ce moment là il valait mieux laisser l’appareil dans la besace. Les dessins prolongent aussi ces photos qui sont toutes magnifiques, le plus souvent en noir et blanc (à l’exception d’une, le jour de l’anniversaire de Juliette) alors que le dessin est en couleur. C’est absolument somptueux, vivant comme un souvenir. L’édition que je possède, une intégrale éditée pour les 20 ans de la collection Aire Libre chez Depuis, est agrémentée d’une postface et d’une trentaine de photos qu’a faites Didier Lefebvre lors de ses voyages suivants. Parce que même si le retour fut exténuant, qu’il en a perdu 14 dents et je ne sais combien de kilos, il est tombé amoureux de cette région et y est souvent retourné.

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Cette série est un témoignage essentiel et humaniste, à lire absolument !

« Si Didier n’était pas mort, chez lui, le 29 janvier 2007, nul doute qu’il serait aujourd’hui sur les routes afghanes ou dans l’impatience d’y partir« . Le Photographe est mort d’une crise cardiaque.

***

Cet avis n’est que le mien, sans prétention, si vous avez lu « Le photographe », si vous l’avez acheté après avoir lu un avis quelque part, n’hésitez pas à laisser quelques lignes de commentaires pour éclairer d’autres lecteurs…

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