Manuel de survie à l’usage des incapables

Manuel de Survie - GunzigPar Thomas Gunzig

Jean-Jean est agent de sécurité. Le jour il travaille dans l’un des supermarchés appartenant aux discrets frères Eichmann. Le soir, il se fait régulièrement battre par sa femme.

Blanc, Gris, Brun et Noir sont les quatre enfants-loups d’une caissière cap-verdienne ayant contourné les lois du copyright reproductif. Ils sont impitoyables et prêts à tout pour parvenir à leurs fins.

Alors quand Jean-Jean se retrouve malgré lui responsable de la mort de leur mère, c’est toute la meute qui part en chasse…

Avec une ironie noire et grinçante, Thomas Gunzig nous entraîne dans la logique d’un monde aussi drôle que perverti.

Bienvenu dans le monde gentiment déjanté de Thomas Gunzig. Je ne connaissais pas. Ça bouscule, c’est foutraque et burlesque, satyrique comme il faut sans être moralisateur, fruit d’une imagination qui doit être tout de même un peu dérangée, et malheureusement tellement contemporain.

Bienvenu dans un monde où le libéralisme et le category manager sont rois, où le rayon bake-off des supermarchés est la dernière trouvaille marketing qui fait tant vendre, et où les salariés sont des chômeurs en puissance (merci à Bertrand Blier qui le disait déjà en 1967). Et être chômeur, c’est un peu être mort en fait… Tout est copyrighté, breveté, protégé, upgradé, échangé, monétisé, fliqué et contrôlé. La liberté ? Connais pas. Même faire des enfants, excusez-moi, se reproduire, n’est plus la terrible victoire d’un spermatozoïde parmi d’autres qui aura couru plus vite. Pioneer, Hewlett-Packard et consorts garantissent les génomes, apprentis sorciers mélangeant l’ADN humain à quelques souches animales connues pour leur résistance, leur agressivité ou tout autre qualité faisant de vous un bon manager insensible et froid. Peut-on encore parler d’humanité ? Les baleines ont leur tag marqué sur le flanc, propriété de grande marques, l’eau douce, c’est Nestlé, l’eau salée, c’est Apple, et gare à celui qui s’en servirait sans s’acquitter de son dû ! On se moque de celui qui a inventé les nuggets qui n’avait pas pensé à « cette chose si simple et si belle qui s’appelle le copyright » et était mort dans l’oubli et le dénuement. Les villes sont une succession grise et sale de parking, de supermarchés, d’immeubles où sont parqués les travailleurs, du haut en bas de l’échelle, et d’autoroutes sur lesquelles le soleil se couche. Réjouissant…

Pour le plaisir, je vous propose de reproduire ci-dessous le premier chapitre de la seconde partie. Ne vous en faites pas, il n’y a pas de spoil. Maintenant, vous pouvez aussi sans souci passer directement en dessous et ne pas lire cette partie.

Au début, il n’y avait rien.
Ni espace, ni lumière, ni temps qui passe. Pas d’hier, pas de demain, pas d’aujourd’hui.
Pire qu’un jour de grève.
Pire qu’une rupture de stock.
Rien d’autre que le rien, mais bon, le rien, c’est déjà pas mal.
Le rien, ça laisse quand même des perspectives.
C’est d’ailleurs, seulement, quand il y eut quelque chose qu’on aurait pu se dire que ça faisait longtemps qu’il n’y avait rien et que quelque chose, c’est finalement pas mal non plus.
Mais le quelque chose qu’il y eut à ce moment, entre la fin et le début du reste, c’était quelque chose qui ne ressemblait pas à grand chose. Un frémissement de particules sans nom. Un frétillement quantique, un hoquet d’atome…
En fait, ce quelque chose là ne ressemblait à rien.
Mais entre le rien et le quelque chose qui ne ressemblait à rien, il y avait une marge et une marge, ça, c’est déjà beaucoup.
N’importe quel adjoint de manager de site le sait.
Mais pour se dire ça, encore eût-il fallu qu’il y ait eu quelqu’un.
Et à ce moment là, il n’y avait personne.
Et puis, à travers le quelque chose qui ne ressemblait à rien, venues d’on ne sait pas vraiment où et arrivées on ne sait pas trop comment, les choses qui ressemblaient à quelque chose sont apparues. Mais elle flottaient dans l’univers jeune, dense et brûlant et elles semblaient n’avoir aucun dessein.
C’est alors seulement qu’apparut le business plan.
Et les choses comprirent la raison de leur existence.
Et on put enfin commencer à s’organiser.

Gunzig continue ainsi, jusqu’à l’ouverture. Le décor est planté. Je sais où je suis. Sans trop bien savoir si ça me fait plaisir d’y être, mais bon… Maintenant que je suis dedans, tournons la page (ce qui se fait sans difficulté !)

On pourrait faire deux catégories de personnages, les winners et les losers. Bien sûr c’est un peu simpliste et il y a quelques transfuges qui passent d’une catégorie à l’autre, poussés par la peur, l’envie d’autre chose ou l’amour. Mais ne nous attardons pas. Jean-Jean est donc dans la catégorie des minables. Rien de bien folichon chez lui, une petite vie peinard pas passionnante, un père geek, une mère morte pour laquelle la hotline de Pioneer n’a rien pu faire, un boulot d’agent de sécurité dans un supermarché et une femme qui ne rêve et ne vit que pour son travail et a quelques gênes d’un reptile particulièrement dangereux. Poussé par le chef de caisse et le DRH, chacun craignant pour sa place et ayant beaucoup à perdre, il va monter une opération pour coincer une caissière syndiquée plus lente que la moyenne suspectée de vivre une relation sur le lieu de travail avec Jacques Chirac Oussoumo, assistant du chef du rayon primeurs (je ne vous dit même pas le nombre de niveau de hiérarchie !). Relation bien évidemment proscrite par le règlement intérieur. Il ne faudrait pas que les collègues de travail deviennent plus que cela. C’était dangereux pour le fragile équilibre (budgétaire) de l’entreprise. Pris sur le fait, la main sur l’épaule, les deux seront déchus de leurs statuts d’employés. Oui mais voilà, la caissière ne l’entend pas de cette oreille, et ça tourne mal. Oui mais voilà, cette même caissière avait un peu joué avec les les lois de la reproduction et c’était aventurée sur un terrain dangereux qui avait donné naissance à quatre hommes-loups imprévisibles et cruels. Enfin, cruel du point de vue des humains certainement. Quoique le plus cruel des quatre fut sûrement aussi le plus humain. Bref… Nos quatre loups, qu’on ait tué leur mère, ils ne l’acceptent pas vraiment. Et qu’importe si celle-ci les avaient abandonnés à la voisine pendant qu’elle travaillait, tant pis si la voisine n’était qu’une mégère, ils se vengeraient, ils arracheraient la tête et mangeraient le responsable de la mort injuste de cette femme sacrifiée sur l’autel de la rentabilité. Dans sa fuite, Jean-Jean rencontrera Blanche de Castille, retrouvera son père, se sentira heureux puis se souviendra « que le bonheur avait un terrible défaut : à un moment ou à un autre, il disparaît. » Voilà, c’est dit !

Je m’arrête là dans la description d’un livre un peu indescriptible finalement. Il n’entrerait dans aucune case connue dans sa satyre sombre et piquante de notre société guidée par le pouvoir et l’argent, l’un allant rarement sans l’autre. A la fois thriller (sanglant), chronique, essai sociologique (déprimant), sciences-fiction ou romance (oui, vous aurez du sexe, juste ce qu’il faut). Et puis il faut quand même vous laisser un peu de suspens. Le burlesque explose dès la citation d’ouverture. Citation d’un certain… Arnold Schwarzeneger. Pas mal pour un roman. A quand une citation de Jean-Claude Vandamme ? Toute la critique est dans le décor, assez peu dans l’histoire, une chasse à l’homme rondement menée qui nous laisse assez peu de répit, même si l’enthousiasme et la curiosité des premières pages a pu faire place à un moment à une sorte de sentiment de déjà vu. Heureusement Thomas Gunzig s’amuse de figures de style qui se télescopent sans raison tout au long des pages et sa plume nous entraîne sans souci. Quant au titre, je m’interroge encore sur son choix. Peut-être suis-je resté au vestibule de l’histoire et n’en ai pas perçu toute la teneur.

J’adore donc le style et la vision apocalyptique de l’auteur quant à notre société qui court éperdument et sans carte vers un gouffre qu’elle sent pourtant venir. Mais, comme le dit Blanc, « toute situation chaotique finissait à un moment où à un autre par trouver un nouvel état d’équilibre. (…) Cela dit, avant de le trouver, ce nouvel équilibre, il fallait essayer de passer correctement dans les turbulences. » Je ne suis pas sûr qu’il y ait équilibre à la fin, le livre oscille toujours dans une zone de turbulences violentes mais pourtant parfaitement contrôlées où le bien ne triomphe pas toujours. Un OVNI donc que ce petit livre que les libraires de « La librairie Francophone » sur France Inter m’ont donné envie de lire. Sans regret…

Au fait, vous avez pensé à faire votre upgrade ?

Et juste parce que je trouve la couverture de l’édition poche, chez Folio, vraiment super, je vous la colle ici !

Karien_Deroo_02

Karien Deroo – Le politicien

***

Cet avis n’est que le mien, sans prétention, si vous avez lu « Manuel de survie à l’usage des incapables », si vous l’avez acheté après avoir lu un avis quelque part, n’hésitez pas à laisser quelques lignes de commentaires pour éclairer d’autres lecteurs…

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