Le rapport de Brodeck – L’autre

Le rapport de Brodeck CoverPar Manu Larcenet, d’après le roman de Philippe Claudel

La quatrième de couverture du nouveau projet de Manu Larcenet a cela de simple qu’elle n’existe pas !

Je devais donc me fier à la couverture. Ou plutôt à l’étui de carton qui recouvre le livre. Et je dois dire que je n’étais pas franchement attiré. Larcenet, oui, le Retour à la Terre, le Combat Ordinaire et même Microcosme m’ont ravi de leur fraîcheur et de leur humour parfois décalé, jovial et bon enfant. Mais chez Larcenet il y avait aussi Blast, et Blast, je n’ai jamais osé (peut-être devrais-je non ?), les couvertures ne m’inspiraient pas. Et la couverture de ce Rapport de Brodeck me rappelait Blast, sans les couleurs… Je m’empressais de le reposer sur le présentoir… Pas pour moi (en plus le tome 1/2 promettait une suite !)

Oui mais voilà, par curiosité j’allais tout de même zieuter quelques blogs littéraires, quelques sites spécialisés, j’écoutais France Inter (je vous en prie, n’en déduisez rien), et les articles étaient dithyrambiques sur ce nouveau projet qualifié de « roman graphique d’une rare puissance », de « magistral », d' »entre Milton Caniff et le Caravage » (merci le Monde, je ne connais pas le premier, mais j’ai toujours adoré ces références que je ne comprends pas qui me rappellent mon ignorance) ou de « fresque aussi âpre qu’intense » (là, c’est Télérama, je vous dis pas, si Télérama aime… !)

Je retourne alors du coté du présentoir, et repars avec l’album sous le bras (je vous rassure, je suis passé à la caisse).

Le rapport de Brodeck Cover2

Première surprise : l’étui protège un album en format paysage que je trouve superbement terminé. Un beau travail d’édition, et un format assez peu courant. Un premier effeuillage me fait dire que je ne vais certainement pas me marrer à toutes les pages. Tout est noir. Tout est blanc. Je précise également que je n’ai pas lu le livre éponyme de Philippe Claudel duquel est adapté la bande dessinée.

Puisqu’il n’y a pas de quatrième de couverture, je vais révéler un peu du contenu après avoir discuté le contenant (sur lequel je reviendrai). Nous sommes à la fin de la seconde guerre mondiale, dans un petit village qui ne dit pas son nom à la frontière allemande. Dans l’auberge de Schloss, les visages sont graves, tendus, menaçants. Les hommes du village ont fait disparaître l’Anderer, l’Autre. Brodeck, un obscur fonctionnaire qui revient de déportation et passe ce soir-là chercher du beurre à l’auberge, est chargé de rédiger un rapport qui décrira l’Ereigniës comme l’événement a été baptisé. Brodeck deviendra le déversoir de toutes les haines de ce village. Que serait-il arrivé s’il avait refusé ? Certainement aurait-il suivi l’Anderer. Brodeck , n’est pas un révolté. Il tente de survivre, sans faire de vague. Alors il accepte. Que peut-il faire d’autre ?

Le rapport de Brodeck - Manu Larcenet - Page 9

Le rapport de Brodeck – Manu Larcenet – Page 9

Brodeck vit un peu en marginal, il n’est jamais vraiment rentré des camps, il est avec ses femmes, un peu à l’écart, il ne se mélange pas à la folie des autres hommes du village. Il n’a pas de haine, tentant juste de passer au travers. Pourtant, dès que le rapport est commandé, les hommes le surveillent, le pressent, comme s’ils pressentaient qu’il ne raconterait pas vraiment tout, comme si ce rapport pourrait ne pas être l’absolution que tous espéraient, pour que « ceux qui liront comprennent et pardonnent ».

Le rapport de Brodeck Dessin

Le rapport de Brodeck – Manu Larcenet – Page 16

Habitué au dessin de Larcenet du Retour à la Terre ou du Combat ordinaire, je me suis pris une claque avec cet album. Les visages parlent. Les bulles ne sont pas nécessaires, la tension est là bien présente, abrupte et palpable qui me fait retenir mon souffle. Sûrement l’évocation du Caravage par le critique du Monde fait-elle référence aux jeux d’ombres et de lumière parfaitement maîtrisés qui participent à l’ambiance pesante des planches.

Le rapport de Brodeck - Manu Larcenet - Page 19

Le rapport de Brodeck – Manu Larcenet – Page 19

Le dessin est épuré et pourtant si précis. Des planches entières sont sans parole et pourtant participent à l’histoire de manière sublime. Manu Larcenet nous entraîne à la suite de Brodeck, sans tout le temps suivre un ordre chronologique, selon que les souvenirs lui reviennent, mais toujours avec une logique narrative à laquelle j’accroche facilement. L’ensemble est un peu construit comme une enquête…

L’histoire aborde le difficile retour de la guerre mais surtout la xénophobie, l’acceptation de l’autre (ou plutôt son rejet, en l’occurrence), tout cela dans le huis-clos campagnard de ce petit village qui a besoin d’un égout pour déverser leur saleté, ce qu’ils n’acceptent pas, leur perversité. Brodeck et son rapport seront ce déversoir.

Je ne sais pas si l’on peut qualifier l’album de chef d’oeuvre, parce qu’un chef d’oeuvre ne dépend-il pas des yeux qui le regardent ? (je n’ai pas dû traiter ce sujet en philo…) Mais en tout cas je ne regrette pas d’avoir dépassé ma première impression qui disait non. Le seul problème, c’est que maintenant je vais devoir attendre le tome 2 !

***

Cet avis n’est que le mien, sans prétention, si vous avez lu « Le rapport de Brodeck – L’autre », si vous l’avez acheté après avoir lu un avis quelque part, n’hésitez pas à laisser quelques lignes de commentaires pour éclairer d’autres lecteurs…

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6 réflexions sur “Le rapport de Brodeck – L’autre

  1. Bon, je vais essayer d’attendre qu’il soit à la bibliothèque municipale 🙂
    (Milton Caniff est un dessinateur de comic-strip américain des années 30/40 avec un dessin noir et blanc très tranché ; ses histoires ont bien vieilli (ou plus mal vieilli) mais pas son dessin. Pour un critique bd du Monde, c’est un peu comme Gustave Doré ou Victor Hugo : tip top 🙂

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