S’abandonner à vivre

S'abandonner à vivre - Folio

Par Sylvain Tesson

Devant les coups du sort il n’y a pas trente choix possibles. Soit on lutte, on se démène et l’on fait comme la guêpe dans un verre de vin. Soit on s’abandonne à vivre. C’est le choix des héros de ces nouvelles. Ils sont marins, amants, guerriers, artistes, pervers ou voyageurs, ils vivent à Paris, Zermatt ou Riga, en Afghanistan, en Yakoutie, au Sahara. Et ils auraient mieux fait de rester au lit.

Sylvain Tesson est pour moi d’abord un voyageur avant d’être un écrivain. Je me suis donc longtemps repu de ses récits poétiques de voyages alcoolisés, notamment « Petit traité sur l’immensité du monde » ou « Dans les forêts de Sibérie« . Les recueils de nouvelles ne sont venus qu’après, un peu par hasard, peut-être sortant d’une traversée des steppes ou après un énième verre de vodka, au détour d’un rayonnage de librairie, je dévalisais les Sylvain Tesson, à la lettre T, comme une addiction à un auteur qui m’enchante de ses mots parfois vulgaires souvent touchants. Une boulimie peut-être dont je devrais m’en mordre les doigts plus tard, écœuré d’un trop plein d’un même auteur. Je n’apprends pas de mes erreurs, tant pis pour moi.

Le premier recueil fut donc « s’abandonner à vivre », déjà parce que le titre, ensuite parce que le quatrième, enfin parce que la photo de couverture de l’édition poche, et évidemment parce que Sylvain Tesson. Cela faisait beaucoup de bonnes raisons de m’aventurer dans le romanesque de l’auteur.

Je m’interroge d’ailleurs fortement sur l’aspect romanesque, tout l’est-il vraiment ? Certainement ses épopées russes ont-elles inspiré quelques unes de ces nouvelles. Toutes sont de courtes anecdotes à la chute souvent inattendue, au contexte superbement décrit et agrémenté des bons mots dont Tesson a le secret. Les femmes s’appellent Olga si elles sont russes (P222: « Dans le compartiment il y avait une jeune fille. Je ne me souviens plus de son nom, mais beaucoup de filles sibériennes se nomment Olga et il me plaît de m’imaginer qu’elle s’appelait ainsi.« ), Marianne si elles sont françaises (peut-être un rapport avec les timbres ?) L’homme est « je », ou Jack quand le narrateur prend du repos et quitte l’histoire. Sont-ce les mêmes personnages ? Ils se ressemblent mais leurs vies sont à tous un peu différentes, chaque histoire dévoile peut-être une facette de chacun. Chaque personnage a son combat me semble-t-il. Lutte silencieuse et parfois dérisoire pour justement ne pas lutter contre ce que la vie leur offre. Ils veulent tout simplement se laisser porter par le courant, comme l’auteur l’explique assez bien :

« Pofigisme n’a pas de traduction en français. Ce mot russe désigne une attitude face à l’absurdité du monde et à l’imprévisibilité des événements. Le pofigisme est une résignation joyeuse, désespérée face à ce qui advient. Les adeptes du pofigisme, écrasés par l’inéluctabilité des choses, ne comprennent pas qu’on s’agite dans l’existence. Pour eux, lutter à la manière des moucherons piégés dans une toile d’argiope est une erreur, pire, le signe de la vulgarité. Ils accueillent les oscillations du destin sans chercher à en maîtriser le l’élan. Ils s’abandonnent à vivre. »

Et de continuer un peu plus loin, visant un occident à la vie effrénée :

« L’Europe de Schengen est peuplée de hamsters affairés qui, dans leur cage de plastique tournant sur elle-même, ont oublié les vertus de l’acceptation du sort.« 

Escalade , sports extrêmes, taïgas, femmes russes et alcool ne sont jamais très loin. Les passions de Tesson lient souvent chacune de ces anecdotes.

Toutes les nouvelles ne sont pas égales quant à la narration, le format de la nouvelles est parfois compliqué puisqu’il doit réconcilier rythme, concision et dramaturgie sans que les personnages ou les lieux semblent sortir tout droit d’une maison témoin en banlieue parisienne. Sylvain Tesson s’en sort avec les honneurs, chacune est très agréable à lire.

« S’il réussissait à la sauter, cela confirmerait sa théorie : une histoire d’amour, c’est lorsque aucun des deux n’a mieux ailleurs. » (Folio P197)

« Noël était la plus parfaite entreprise de détournement spirituel de l’histoire de l’humanité. On avait transformé la célébration de la naissance d’un anarchiste égalitariste en un ensevelissement des êtres sous des tombereaux de cadeaux. » (Folio, P227)

***

Cet avis n’est que le mien, sans prétention, si vous avez lu « S’abandonner à vivre », si vous l’avez acheté après avoir lu un avis quelque part, n’hésitez pas à laisser quelques lignes de commentaires pour éclairer d’autres lecteurs…

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4 réflexions sur “S’abandonner à vivre

  1. Je connais très mal l’auteur et son oeuvre, son titre « Berezina » me faisait de l’oeil, pour de nombreuses raisons, mais finalement, je ne l’ai jamais lu.
    Je trouve cette chronique superbe, et tu me donnes envie d’enfin consacrer un peu de temps à ses textes. Cet été sera probablement l’occasion d’essayer.

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