Au revoir là-haut

Au-revoir-la-haut-Pierre-Lemaitre

Par Pierre Lemaitre

« Pour le commerce, la guerre présente beaucoup d’avantages, même après. »

Sur les ruines du plus grand carnage du XXe siècle, deux rescapés des tranchées, passablement abîmés, prennent leur revanche en réalisant une escroquerie aussi spectaculaire qu’amorale. Des sentiers de la gloire à la subversion de la patrie victorieuse, ils vont découvrir que la France ne plaisante pas avec ses morts…

Fresque d’une rare cruauté, remarquable par son architecture et sa puissance d’évocation, Au revoir là-haut est le grand roman de l’après-guerre de 14, de l’illusion de l’armistice, de l’État qui glorifie ses disparus et se débarrasse de vivants trop encombrants, de l’abomination érigée en vertu.

Dans l’atmosphère crépusculaire des lendemains qui déchantent, peuplée de misérables pantins et de lâches reçus en héros, Pierre Lemaitre compose la grande tragédie de cette génération perdue avec un talent et une maîtrise impressionnants.

2013.

Moisson de prix pour un auteur visiblement bien connu dans le monde du policier mais que je découvre. Rien moins que le prix Goncourt. Les chroniques des radios et journaux sont dithyrambiques. Consécration de l’écriture populaire, ai-je ainsi entendu un jour en conduisant, un prix Goncourt accessible à tous apparemment. Le livre me faisait donc de l’œil et était dans la petite liste de ce que je devais penser à lire un jour ou l’autre, histoire de mourir moins bête.

Dès les premières pages ça sent le charnier, la sueur, la pisse, la peur, quelque chose de moisi qui nous imprègne. Je vois dans les mots de Lemaitre les dessins de Tardi dans les nombreux albums qu’il a consacré à la guerre. Ces gueules cassées, visages émaciés et corps décharnés s’accrochant à leur fusil, bras ballants, au fond d’une tranchée attendant la prochaine charge meurtrière, celle que tout le monde redoute, qui les fera sortir en se pissant dessus, écrasant les os blanchis et les restes de chairs des camarades restant là, dans la boue, entre pieux, barbelés et chevaux morts.

Toute guerre a ses héros et ses lâches. Il fut un temps, on fusillait les seconds. A la fin de la guerre, on oublie un peu ça. Le général Morieux se fait clément. Après tout, à quoi ça sert tout ça ? (La vie d’Albert tient à peu de chose: il ne sera pas fusillé parce que , ce mois-ci, ce n’est pas à la mode.) Sur la côte 113 l’histoire encensera des lâches, et enterrera des héros. D’Aulnay Pradelle avait donné l’assaut, courant après la gloire, ambitionnant de redorer le blason terni de sa famille. Péricourt, Maillard et tous les autres seront en première ligne, courant vers la mort, fauchés par une balle, explosés par un obus, défigurés… Les deux poilus vont mutuellement se sauver la vie, les liens de la reconnaissance vont les unir. Ils ne se quitteront plus malgré tout ce qui les sépare… C’est-à-dire tout puisqu’à part ce fait d’armes, ils ne se seraient certainement jamais connus. L’un bourgeois, l’autre modeste ; l’un ambitieux, l’autre couard…

Il savait que la guerre n’était rien d’autre qu’une immense loterie à balles réelles dans laquelle survivre quatre ans tenait fondamentalement du miracle.

Au revoir là-haut n’est pas une histoire de guerre à proprement parlé. Seules les premières pages se passent dans les tranchées. Très vite les soldats sont rendus à la vie civile. Sans merci. Sans argent. Il serait certainement plus juste de dire qu’ils sont rendus à la rue. La France soigne ses plaies et pleure ses morts. A peine si elle n’en veut pas à ceux qui sont revenus vivants. C’eut été moins gênant qu’ils y restent et que seuls les gradés, ceux-là qui nous ont menés à la victoire, s’en reviennent auréolés de gloire. Ils auraient été enterrés dans des cimetières proprets aux croix blanches. La France aurait pu tourner la page. Seulement voilà, il y a toutes ces gueules cassées, ces éclopés, ces traumatisés qui hantent les rues d’un pays en paix avec le reste du monde mais pas avec lui-même.

Le pays tout entier était saisi d’une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à sa répulsion vis-à-vis des survivants.

A la guerre, on veut des morts franches, héroïques et définitives, c’est pour cette raison que les blessés, on les supporte, mais qu’au fond, on ne les aime pas.

D’Aulnay Pradelle, entrepreneur dans l’âme, montera une grande affaire pour achever de reconstruire la renommée de sa famille, soutenu par les relations que l’on gagne dans les salons. Il écrasera ses rivaux sans scrupule, crachera à la gueule de ceux qui le méprisent (à raison) et bafouera le souvenir de ces milliers de morts.

Albert Maillard tentera de son coté de reconstruire sa vie, tout simplement, trouver un travail, revoir Cécile… mais Cécile ne l’a pas attendu. Il n’a plus rien. Il fait l’homme sandwich sur les Grands Boulevards. Il survit sans ambition et sans cesser de se plaindre de sa malchance.

On peut se débrouiller tout seul un moment, mais ce n’est pas de l’amour, on se languit, à la fin, de ne rencontrer personne.

Edouard Péricourt lui n’a plus de visage, plus d’envie sinon celle d’en finir. Jusqu’à ce qu’une escroquerie lui vienne à l’idée, une manière pour lui de ce venger de cette France qui l’a trop vite remisé. Il va entraîner Albert dans sa combine.

Les mots de Pierre Lemaitre ont une puissance évocatrice impressionnante. Sans trop s’attarder sur des descriptions à la Zola qui tueraient le rythme, les images me viennent naturellement, à la fois des visages, des lieux, des situations… Je suis avec Pauline et Albert dans les rues de Paris ce 14 juillet 1920, je suis dans les salons majestueux de la famille Péricourt ou dans le petit appartement qu’occupent Albert et Edouard. Je n’aime aucun de ses personnages, ils me sont clairement antipathiques (quoique les femmes moins). A l’un j’ai envie de mettre un poing, à l’autre un coup de pied et au dernier de me détourner de lui. Cela aurait pu me faire refermer le livre. Pourtant j’ai eu envie de savoir comment ils allaient parvenir à s’enterrer seuls, j’avais envie de savoir qui resterait à la fin… Plutôt bien réussi !

Lemaitre parle de courage et de couardise, de manipulation et de reconstruction de façon magistrale, ne lâchant pas son lecteur du début à la fin dans un talent de conteur exceptionnel. Ce livre est un coup de poing dans l’estomac très réaliste pour autant qu’il soit possible d’imaginer l’horreur de l’après-guerre.

***

Cet avis n’est que le mien, sans prétention, si vous avez lu « Au revoir là-haut », n’hésitez pas à laisser quelques lignes de commentaires pour éclairer d’autres lecteurs…

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