Un homme est mort

Un homme est mort - Couv

Par Kris & Etienne Davodeau

Un homme est mort qui n’avait pour défense
Que ses bras ouverts à la vie
Un homme est mort qui n’avait d’autre route
Que celle où l’on hait les fusils
Un homme est mort qui continue la lutte
Contre la mort contre l’oubli

Car tout ce qu’il voulait
Nous le voulions aussi
Nous le voulons aujourd’hui
Que le bonheur soit la lumière
Au fond des yeux au fond du cœur
Et la justice sur la terre

Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d’amies
Ajoutons-y Mazé
Mazé est mort pour ce qui nous fait vivre
Tutoyons-le sa poitrine est trouée
Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux
Tutoyons-nous son espoir est vivant.

Non il ne s’agit pas là de la quatrième de couverture de cette bande dessinée. Je fais une entorse aux règles que je m’étais fixées. Mais une règle, quand elle devient absurde, est peut-être là pour être transgressée. Ce poème de Paul Eluard dans le le nom de Péri à été changé par celui de Mazé est un peu le fil rouge de cette histoire. Le commentaire d’un film poignant, arrivé là par hasard parce que le magnétophone qui devait enregistrer les voix des militants refusait de le faire. Un poème de résistance qui correspondait parfaitement à l’esprit des camarades brestois qui manifestaient sur les ruines de la ville qu’ils étaient en train de reconstruire. Ils gagnaient leur vie comme ailleurs, c’est à dire mal, et les restrictions les empêchaient de trouver le pain et le lait pour leurs enfants. La révolte gronde. Les élus communistes du Finistère échouent en prison. Les gendarmes forment un pack massif pour arrêter la masse des ouvriers qui réclame son dû aux cris de camarades, liberté, allons-y ! Face aux pierres jetées la maréchaussée réplique à balle réelles.

Un homme est mort - Etienne Davodeau - Page 14

Un homme est mort – Etienne Davodeau – Page 14

Un homme est mort.

Alors que la France devait panser ses plaies et se montrer unie, la révolte gronde sur les quais, dans les rues nouvellement tracées, encore fumantes des gravats de la destruction. René Vautier, réalisateur non désiré sur le sol français pour ses prises de position trop à gauche, est appelé par le syndicat pour tourner un court film qui ne devait être utilisé qu’en interne. Un film que nous ne verrons jamais. La pellicule est morte. Le son aussi. Quelques images qui parlent de courage, de lutte, d’indignation, d’émotion. Quelques images qui devaient faire le tour des piquets de grève au cul d’un camion pour honorer la mémoire d’Édouard Mazé.

Un homme est mort - Etienne Davodeau - Page 31

Un homme est mort – Etienne Davodeau – Page 31

Un homme est mort.

La sentence terrible résonne à chaque page. Le film et son histoire ne devaient pas devenir une bande dessinée. Mais c’est compter sans Étienne Davodeau, l’auteur des petites gens, sans être péjoratif du tout, l’auteur de ceux qui se battent au quotidien, dans leur travail, leur vie, leurs convictions politique. Davodeau (vous pourrez trouver quelques chroniques ici et ) n’a pas son pareil pour croquer les visages fatigués mais insoumis qui portent dans leurs cris et au bout de leurs bannières le souvenir de Mazé. Kris est l’instigateur du projet et apporte sa plume au récit qui me touche de la première à la dernière page. Lorsque le réalisateur René Voutier n’a plus de voix, que le magnétophone a rendu l’âme, Ti’Zef prend la parole pour déclamer le poème d’Eluard qu’il connait par coeur. Sa version du poème sera digérée et vivante :

Heu… Y’a un homme est qui est mort… Edouard Mazé, qu’il s’appelait…
Un homme est mort, il n’avait que ses bras pour nous défendre,
Ses bras qu’il ouvrait, au premier rang, dans la manifestation.
Je le sais, j’y étais et j’l’ai vu !
Et puis y’avait Jézéquel, y’avait Kerdoncuff, y’avait Le Guen et Kerdraon
… Et Momo l’Algérien aussi, qui comprend peut-être pas bien le français
Mais qui sais ce que c’est que les mots « Justice » et « Liberté » !
Il connaissait d’autre route que celle où on va à la rencontre des fusils
Les bras ouverts, la route de nous tous, la classe ouvrière !
Tout droit qu’elle le menait, sa route, vers les fusils des salauds d’en face…
… et ils ont tiré…
… et j’ai vu son visage quand il est tombé !
Son visage !
Son visage bon au feu,
Son visage bon au froid, aux injures, aux coups !
Y’avait nos visages tout autour de lui quand il est mort
et les salauds d’en face, ils ont vu nos visages….
Et ils sont partis en libérant le chemin.
Et ils ont bien fait car on les aurait tués.
Et nous étions là, et il était là.
Edouard Mazé.
Mort.
Le cœur éclaté.
Le cœur éclaté…
Un homme est mort !
Il… il s’appelait Mazé…

La collaboration des deux auteurs débouche sur un album témoignage fort. Les personnages sont vivants sous les pinceaux de Davodeau, le ton terne, presque sépia des couleurs n’est relevé sur certaines cases que par le rouge des étendards ou du sang qui coule. Certaines cases, celles qui reprennent les images du film, sont en noir et blanc, introduisant un réalisme bluffant dans l’ensemble.

Un homme est mort - Etienne Davodeau - Page 44

Un homme est mort – Etienne Davodeau – Page 44

L’album se termine par René Vautier buvant un café chez lui à Cancale.

Il ne restait donc plus rien du film… Ni image ni son… Mais il avait rempli son rôle… Le reste, à l’époque, je m’en foutais un peu ! Je pensais vraiment qu’il ne reverrait jamais le jour… Et je n’aurais jamais imaginé que ce serait sous la forme d’un livre de bande dessinée !

Le témoignage de ce tournage, violent, ne se veut pas nostalgique des luttes ouvrières des années cinquante. Il se veut juste un regard sur cet événement qui est aujourd’hui enfoui, presque oublié. Un fait divers malheureux au cours duquel un homme est mort.

Un homme est mort - Etienne Davodeau - Page 49

Un homme est mort – Etienne Davodeau – Page 49

L’album s’achève sur un dossier très complet d’une dizaine de pages sur les événements d’avril 1950, reprenant la genèse du livre et les recherches menées par les deux auteurs. Un dossier très complet qui, si cela était encore nécessaire, ancre dans la réalité cette histoire.

***

Cet avis n’est que le mien, sans prétention, si vous avez lu « Un homme est mort », n’hésitez pas à laisser quelques lignes de commentaires pour éclairer d’autres lecteurs…

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2 réflexions sur “Un homme est mort

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