Les pieds bandés

Les Pieds Bandés Couv

Par Li Kunwu

Après Une vie chinoise (prix de la Bande Dessinée historique – Blois 2010, Prix Ouest-France Quai des bulles 2010) Li Kunwu revient avec un one-shot édifiant sur la coutume chinoise des pieds bandés.

Tout commence dans une forme d’insouciance enfantine. Chunxiu est encore une enfant qui court dans les rues, entre les étals des marchés avec ses amis, tout n’est que vie. Son amie, Arong, ne peut la suivre. Elle ne peut pas encore courir sur ces deux pieds que sa mère vient de bander. Nous sommes en Chine, au début du XXème siècle, juste avant la révolution. A cette époque là, et depuis plus de dix siècles, l’adage « souffrir pour être belle » prenait tout son sens dans les villes chinoises. Les jeunes filles se voyaient briser les orteils, ils étaient repliés contre la plante du pied, puis bandés, pour avoir de petits pieds. Chunxiu a six ans. Une amie de sa mère, contre l’avis de l’enfant, entreprend de bander ses pieds pour en faire des « lotus d’or » (des pieds de moins de 7,5cm) qui lui garantiront un beau mariage avec un jeune homme de bonne famille. Finies les courses dans les champs. Finis les jeux avec ses amis…

Les pieds bandés - Li Kunwu - Page 12

Les pieds bandés – Li Kunwu – Page 12

Dix ans plus tard, la jeune fille est effectivement couverte de cadeaux et courtisée dans toute la ville. Mais la révolution approche, le communisme vient tout bouleverser. La jeune femme devra fuir et retourner dans le village de sa famille, privée de tout. Les communistes ont interdit les nattes et les pieds bandés, ses « lotus d’or » ne font plus rêver quiconque. La vieille femme devient domestique au service d’une famille de cadres du parti, les propres parents de Li Kunwu.

L’auteur a longtemps été un artiste officiel du parti. Émancipé, il nous conte ce récit en une centaine de page, celui de cette femme à l’ascension fulgurante grâce à une grande douleur et à la chute vertigineuse quand les coutumes d’antan volent en éclat sous le nouveau régime. Li Kunwu est très attaché à sa région, le Yunnan, il nous offre quelques planches magnifiques de l’effervescence de la ville, dans laquelle tout type de marchands se côtoient, criant l’un et l’autre leurs produits. Les chinois sont en costume traditionnel, qui en ce temps-là ne l’étaient pas, les enfants courent et se régalent.

L’insouciance fait rapidement place à la douleur quand la mère se laisse convaincre qu’il est bon pour sa fille de lui bander les pieds. A son âge, c’est le bon moment, lui dit-on, les articulations sont encore tendres et la peau douce. Elle devra souffrir. « La potion est amère mais le jeu en vaut la chandelle ». A la clef un beau mariage répète-t-on. Li Kunwu dessine le bandage des pieds de Chunxiu avec violence. Je serre les dents, déglutit. La mise en scène est crue. Chunxiu hurle. J’ai mal avec l’enfant dont les larmes coulent. Une jarre pleine lit-on.

Les pieds bandés - Li Kunwu - Page 36

Les pieds bandés – Li Kunwu – Page 36

Le ton de l’album est grave, les dessins en noir et blanc. Le ton est très vite donné. Li Kunwu balaye l’histoire de son pays à travers les confidences de sa nounou, entre souffrance et résignation, la femme se laisse porter par les événements, acceptant sans cesse son destin avec dignité. Dans son dessin il parvient à souligner la douleur qu’elle éprouve à marcher, les pieds sont frêles et semblent fragiles, portant un corps grand, comme en contre-plongée. Les traits noirs et réalistes, le détail de chaque vignette en fait une bande dessinée vivante et dure qui ne se lit pas sans émotion. Peut-être Li Kunwu aurait-il pu prendre un peu plus son temps, parcourir une si longue et si dense histoire en si peu de pages est risqué. Il s’en sort toutefois magnifiquement, les pages sans phylactères évoquant parfois plus que celles qui parlent.

Les pieds bandés - Li Kunwu - Page 50

Les pieds bandés – Li Kunwu – Page 50

Émouvant et juste, cet album nous offre à découvrir une tradition qui aujourd’hui peut nous sembler barbare, mais peut-être pas plus qu’une forme de diktat de la beauté auquel s’astreignent certaines filles d’aujourd’hui, ou de la force qui dicte la conduite de beaucoup d’hommes qui veulent un corps digne de certains acteurs hollywoodiens pour conquérir le cœur d’une belle. Les canons de la beauté évoluent, en dépit parfois du bon sens et de la nature que l’Homme a toujours voulu forcer, quitte à en souffrir…

***

Cet avis n’est que le mien, sans prétention, si vous avez lu « Les pieds bandés », n’hésitez pas à laisser quelques lignes de commentaires pour éclairer d’autres lecteurs…

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