Le rapport de Brodeck

Brodeck

Par Philippe Claudel

« Je m’appelle Brodeck et je n’y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache. Moi je n’ai rien fait, et lorsque j’ai su ce qui venait de se passer, j’aurais aimé ne jamais en parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu’elle demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer. Mais les autres m’ont forcé : « Toi, tu sais écrire, m’ont-ils dit, tu as fait des études. » J’ai répondu que c’étaient de toutes petites études, des études même pas terminées d’ailleurs, et qui ne m’ont pas laissé un grand souvenir. Ils n’ont rien voulu savoir : « Tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses […]. »

J’ai fini l’année avec un album coup de poing qui anticipait et imaginait les 100 premiers jours de Marine Le Pen au pouvoir en 2017 (ici), je la commence avec un livre qui traite de xénophobie et d’acceptation de l’autre… Je vous rassure, je ne continuerais pas toute l’année sur le même thème, je reviendrais à ceux du voyage et du rire bientôt 🙂

J’ai découvert le Rapport de Brodeck par l’intermédiaire de Manu Larcenet et de sa magnifique bande dessinée adaptée du roman (par ). Las d’attendre le second tome pas encore annoncé (et je peux le comprendre maintenant vu l’ampleur de la tâche), je me suis plongé dans le roman. Il n’y a pas d’image à proprement parler dans ce roman, évidemment, et pourtant ! Pourtant que de noirceur, tout est en noir et blanc !

Brodeck revient des camps, après la guerre. Là-bas il n’a survécu que parce qu’il s’est soumis à toutes les excentricités de ses gardiens, devenant le chien Brodeck comme il se décrit alors. Le livre s’ouvre juste après l’Ereignies, un mot allemand qui signifie l’événement. Brodeck entre dans l’auberge de Schloss pour y acheter du beurre pour la vieille Fédorine qui l’a recueilli alors qu’il n’était qu’enfant et qu’ensemble, bien que venant d’ailleurs, ils se sont installés dans ce village de montagnes à la frontière avec l’Allemagne. Tous les hommes y sont réunis, le visage grave. Quelque chose vient de se passer. Un homme est mort. L’Anderer. L’autre. Un étranger qui était arrivé là sur une jument, Mademoiselle Julie, un âne, Monsieur Socrate, marchant à ses cotés, il y a quelque temps, et qui s’était installé dans l’auberge sans donner l’impression de vouloir en partir.

Brodeck sait écrire. Brodeck fait de petits rapport pour les gens de la ville de S. sur ce qu’il se passe dans la Nature autour du village. Des rapports qui ne sont peut-être pas lus mais qui lui valent quelques pièces qui lui permettent de vivre lui, Fédorine, sa femme Emelia, plongée dans un long mutisme depuis la guerre, et sa fille Poupchette. Comme il sait, il écrira ce qu’il s’est passé, comme une longue confession. Il écrira tout depuis que l’Anderer est arrivé dans le village. Tout ce qui a mené à l’Ereignies. Brodeck se soumet. Il écrira ce rapport. Mais il écrira aussi un autre texte, celui que vous avez entre les mains. Un texte où, par petites touches, il raconte le village, la guerre, la lâcheté de ses habitants, l’arrivée de l’Anderer, les trahisons de ceux qu’il pensait amis, les petits arrangements faits avec l’occupant…

Alors que la rédaction du rapport avance, Brodeck se sent surveillé. Une certaine forme d’animosité croît envers lui, les villageois semble égaux à eux-mêmes, pourtant quelque chose change dans les regards qu’ils lancent à Brodeck, comme s’il redevenait à son tour cet étranger que, pour protéger le village, on avait envoyé dans les camps. Ses habitants sont-ils méchants ? Comme Brodeck a dû se soumettre à ses gardes, le village s’est soumis à l’occupant et le réveil est rude, comme le lendemain d’une soirée un peu trop arrosée où l’on se demande encore ce qu’il a bien pu se passer, un peu honteux (si vous ne voyez pas toute à fait de quoi je veux parler, rappelez-vous peut-être hier ?), ne souhaitant qu’oublier et cacher sous le boisseau cet épisode noir de la vie du village. Brodeck aussi tente de taire des choses, il peine à aborder l’agression de sa femme alors qu’elle voulait protéger trois jeunes femmes arrivées dans le village. Toutes les quatre sont prises à part et violées. Trois mourrons. La dernière, Emelia, donnera naissance à Poupchette. De retour et amoureux, Brodeck accueillera cet enfant comme le sien. Les villageois n’acceptent pas de voir tous les jours dans leurs rues ces gens qui leur rappellent leur lâcheté, comme un miroir. L’Anderer est, lui, un élément extérieur qui viendra leur rappeler leurs conditions, ce qu’ils ont fait. Ils ont bien tenté de l’accueillir comme il se doit. Mais il reste silencieux. On ne connaîtra pas son nom. Il devait disparaître. C’était la seule solution.

« L’homme est un animal qui toujours recommence. » Mais que recommence-t-il sans cesse? Ses erreurs, ou la construction de ses fragiles échafaudages qui parviennent parfois à le hisser à deux doigts du ciel ?

C’est tellement étrange une vie d’homme. Une fois qu’on y est précipité, on se demande souvent ce qu’on y fait. C’est peut-être pour cela que certains, un peu plus malins que d’autres, se contentent de pousser seulement un peu la porte, jettent un œil, et apercevant ce qu’il y a derrière se prennent du désir de la refermer au plus vite.
Peut-être que ce sont eux qui ont raison.

L’histoire me rappelle parfois le thème de Mangez-le si vous voulez de Jean Teulé (ici) qui s’interrogeait aussi sur ce qui pouvait pousser tout un village à lyncher quelqu’un. Qu’est-ce qui pousse l’homme à être si violent et à prendre des décisions si radicales et meurtrières ?

Pages après pages, sans que la chronologie soit toujours respectée, Philippe Claudel peint le portrait d’un village isolé, meurtri par la guerre, qui se replie sur lui-même et tente de survivre. Comme une confession, Brodeck écrit comme les mots et les événements lui viennent. Le texte est puissant. L’auteur use d’un langage simple (et pas simpliste) qui nous fait entrer tout de suite dans l’horreur du roman et nous interroge sur nos propres lâchetés. L’écriture est ciselée et précise. Son personnage principal a été frappé par temps de malheurs depuis son plus jeune âge qu’il est impossible de les lister, il faut lire. Il est l’image de l’antihéros. Il souhaite vivre, tout simplement, sans faire de vagues. Il est honnête en toutes circonstances et d’une certaine façon, fait preuve de courage. Les images qui nous viennent du paysage environnant le village en lisant le texte pourraient être superbe -la neige, les montagnes, le silence, la forêt…- mais voilà, la noirceur de l’âme humaine vient tout couvrir d’un nuage gris et noir. Claudel ne juge pas. Il décrit. Les passages dans les camps font penser à Primo Levi, pour leur cruauté.

Le rapport de Brodeck est un récit noir, indispensable. Et, pour revenir à l’adaptation en bande dessinée de Manu Larcenet, j’attends son second tome avec impatience. Savoir adapter un tel roman, rendre toute sa noirceur et son humanité dans ce qu’il y a de plus vil, en image est un tour de force digne d’un chef d’oeuvre !

Brodeck finit son récit par les mots suivants :

“Je m’appelle Brodeck, et je n’y suis pour rien.
Brodeck, c’est mon nom.
Brodeck.
De grâce, souvenez-vous.
Brodeck.”

Qu’il se rassure, je n’oublierais pas ! Ce livre mérite complètement son Goncourt des lycéens ! Une perle, un nouveau coup de poing qui laisse sans voix quand la dernière page se tourne.

Allez, je vous souhaite une très belle année 2016 tout de même !

***

Cet avis n’est que le mien, sans prétention, si vous avez lu « Le rapport du Brodeck », n’hésitez pas à laisser quelques lignes de commentaires pour éclairer d’autres lecteurs…

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4 réflexions sur “Le rapport de Brodeck

  1. J’ai lu « Le rapport de Brodeck » il y a plusieurs années (dans ma période « Philippe Claudel ») et l’ai relu une fis depuis. Ce roman m’a fortement marquée, j’étais très jeune à l’époque en plus (je devais avoir 16-17 ans). Il montre bien comment les situations extrêmes peuvent comme conduire à des réactions extrêmes, qui portant paraissent inimaginables. On lit et quitte le roman avec la boule au ventre et les larmes aux yeux, et comme tu le dis, aucune chance d’oublier Brodeck et son histoire…

    • J’ai été un peu long pour ma part à découvrir Claudel. C’est la bande dessinée qui m’y a invité. Et je ne regrette absolument pas… Je comprends que ce roman soit lu en classe parfois, même si lorsque la lecture devient contrainte elle perd une partie de sa saveur…

  2. Pingback: Le rapport de Brodeck – L’indicible | Le Quatrième de Couverture

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