Wild

Wild

Par Cheryl Strayed

« Lorsque, sur un coup de tête, Cheryl Strayed enfile son sac à dos, elle n’a aucune idée de ce qui l’attend. Tout ce qu’elle sait, c’est que ça vie est un désastre. Entre une mère trop aimée, brutalement disparue, un divorce douloureux et un lourd passé de junky, Cheryl vacille. Pour tenir debout et affronter les fantômes de son passé, la jeune femme n’a aucune réponse, mais un point de fuite : tout quitter pour une randonnée sur le « Chemin des crêtes du Pacifique ». Lancée au coeur d’une nature immense et sauvage, seule sous un sac à dos trop lourd, elle doit avancer pour survivre, sur 1700 kilomètres d’épuisement et d’effort, et réussir à atteindre le bout d’elle – même. Une histoire poignante et humaine, où la marche se fait rédemption. »

Ça y est. Impossible de revenir en arrière, de le retenir. C’est fini.

Combien de fois, comme Cheryl, ai-je rêver de tout quitter, de tout plaquer ma « vie d’avant » et de partir sur les chemins, le sac au dos, seul ? Combien de fois ai-je pensé que ce serait bon, que ce serait beau de vivre comme ça, sans rien, toute ma vie entre quatre morceaux de toile, un pas après l’autre ? Combien de fois ? Mais je suis comme ce livreur de chips de Ridgecrest qui prend Cheryl dans sa camionnette même si le règlement l’interdit, page 127 :

Je ferais n’importe quoi pour être à votre place. Je suis un esprit libre qui n’a jamais eu les couilles de reprendre sa liberté.

Enfin, peut-être est-ce un peu fort, un peu présomptueux. Je ne sais pas si je saurais partir seul. Je ne sais pas si j’en aurais le courage. Parce que voilà, quand je me le dis, il y a toujours un mais qui traîne quelque part, un fil, aussi ténu soit-il qui me raccroche à un confort qui ne me convient peut-être plus. Ou alors, comme cet homme à la carte de visite blanche aux lettres bleues rencontré en page 489, au pied du pont des Dieux :

– On dirait que vous rentrez d’une longue randonnée.
– Oui, sur le Pacific Crest Trail. J’ai fait près de mille huit cents kilomètres, ai-je lâché, trop excitée pour me contenir. J’ai fini ce matin.
– Vraiment ?
Il a éclaté de rire.
– C’est incroyable. J’ai toujours rêvé de faire un truc comme ça. Un long périple.
– Vous pourriez. Vous devriez. Croyez-moi, si j’en ai été capable, c’est à la portée de n’importe qui.
– Je ne peux pas me libérer assez longtemps – je suis avocat.

Il y aura toujours une excuse. La vérité c’est que, si l’envie est là, le courage manque. Tout du long du chemin j’ai été en admiration devant Cheryl Strayed. J’ai déjà lu de nombreux livre de voyage et de solitude. J’étais parti quelques jours sur le chemins de Compostelle, j’avais chroniqué il y a longtemps un livre magnifique de François Dermaut, Carnet de Saint-Jacques de Compostelle (ici), j’avais plongé tout entier dans le livre de Jon Krakauer, Into the Wild (), tous les deux m’avaient fait rêver de grands espaces, d’abandon, de rédemption par le chemin, chacun à sa manière. Mais c’était des récits d’hommes. Je ne dis pas que les hommes écrivent mal, mais les hommes sont factuels. Un nombre de kilomètres. Un nombre de pas… Wild invite à plus d’émotions, sûrement quelque chose de plus féminin, une sorte de poésie du chemin.

Oh ! Le chemin n’est pas tendre non ! Il lui en fait baver. Il reste là imperturbable tandis que les gros godillots de marche le foulent, évitant la neige, les ours, les arbres moqueurs fouettant les visages d’une branche.

Les kilomètres ne défilaient pas. Ils formaient de longs méandres d’herbes folles, de mottes de terre, de brins d’herbe, de fleurs courbées par le vent, d’arbres tordus et grinçants. Ils étaient faits du son de ma respiration et de celui de mes pas sur le chemin, l’un après l’autre, accompagnés du cliquetis de mon bâton. Chacun d’eux devait être affronté avec humilité.

Cheryl ne s’appelait pas Strayed (qui signifie qui erre, qui vagabonde, perdue peut-être…) Elle a pris ce nom lors de son divorce d’avec Paul, quelques mois avant son départ. Un divorce qu’elle avait provoqué plus que souhaité. Après la mort de sa mère, Cheryl se perd. Drogue. Sexe. Vagabondage. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Sa famille qu’elle croyait unie, solide, se désagrège sous ses yeux impuissants. Elle ne fait rien pour la retenir. Ses amis vivent leur vie et s’éloignent lentement. Elle n’attend plus rien d’eux. Elle est comme étrangère à sa propre famille, même en l’aimant comme une mère aimerait, elle n’est déjà plus chez elle parmi les siens. Elle ne s’autorise pas accepter qu’ils avancent quand elle fait du sur-place. Le Pacific Crest devient rédemption…

Il était arrivé là même chose aux gens qui comptaient dans ma vie qu’à ma boîte de pansements le premier jour dans le désert. Ils s’étaient envolés, éparpillés par le vent. Personne n’attendait ne serait-ce qu’un coup de fil de ma part lorsque j’attendrais ma première étape. Ni la deuxième, ni la troisième.

Un jour, dans un magasin, elle croise un livre… Pacific Crest Trail, Volume 1 : La Californie. Elle n’a jamais randonné. Elle n’a jamais marché plus longtemps que dans les rues d’une ville. Mais, sans savoir pourquoi, l’ouvrage l’attire. Elle revient l’acheter. Elle sent que c’est ce qu’elle doit faire, partir sur ce chemin. Alors elle se prépare. A sa façon. Elle achète dans un magasin de sport tout ce qu’on lui dit indispensable pour une telle randonnée. Des choses parfois improbables qui font de son sac, qui s’appellera vite Monster, un poids mort qu’elle devra porter sur ces 1800 kilomètres. Le premier porté de sac est hilarante. Si vous avez vu le film de Jean-Marc Vallée qui s’inspire du livre (et qui vaut le coup d’être vu), vous voyez de quoi je parle. Des colis prêts à lui être expédiés un peu partout, elle prend le chemin.

Tout le long de ce chemin elle se sent comme une imposteur. Elle n’est pas préparée. Chaque personne qu’elle croise lui semble mille fois mieux préparée qu’elle. Même les kilomètres avançant elle se persuade qu’elle n’a pas sa place ici, le sac trop lourd, les chaussures sont trop petites, l’argent manque trop souvent… Elle se semble humble, toute petite, face à ceux qui ont tout étudié, qui randonnent depuis qu’ils sont en culottes courtes et pour qui fouler le chemin est l’aboutissement d’un rêve, une consécration. Pourtant, forte d’un caractère qui la pousse a aller toujours de l’avant, elle ira au bout là où ces professionnels du chemin pourront faire demi-tour.

Petit à petit, le chemin devient sa nouvelle famille. Les randonneurs qu’elle croise à chaque étape sont ses frères et sœurs qui l’embrassent à chaque retrouvailles. tout le monde a un surnom sur le chemin. Elle devient la reine du PCT. Parce que tout le monde lui offre quelque chose quand elle passe. Elle a eu mille fois peur de ce que lui voulait les autres, elle, une femme seule au milieu des bois, mignonne de surcroît, pourtant elle ne se heurte qu’à de la gentillesse de la part de tous. Les siens ne l’ont pas complètement oubliés, même s’ils semblent loin et qu’il était nécessaire de les laisser derrière elle à ce moment de sa vie.

Cheryl recherche la solitude sur le chemin. Ce qui, au départ, lui faisait peur, devient vite une source de joie dont elle ne peut plus se passer. Elle a besoin d’être seule pour mieux retrouver ensuite les autres. Cette solitude qui lui permet d’être avec elle-même. Elle partait sur le chemin pour réfléchir, prendre un pause. Les premiers kilomètres, elle s’en voudra parce que les douleurs du corps l’empêchent de panser les plaies de son âme. Alors que les journées se font plus longues, que de plus en plus de kilomètres défilent, elle commence à se pardonner, à pardonner à sa mère, sa famille, ses amis. Quand le pont de Dieux apparaît au détour d’un chemin, elle est prête à prendre un nouveau départ.

Le récit a été écrit plus de dix ans après que Cheryl ait parcouru le chemin. Elle a eu le temps de (re)construire sa vie, de digérer les épreuves du chemin. Elle s’est inspirée de ses carnets de route pour l’écrire, mais elle a l’avantage du recul. Elle a eu le courage de se lancer dans cette aventure un peu folle quand tous ses proches voulaient l’en dissuader. Elle a accepté de se laisser à aller et de faire confiance à des gens qu’elle ne croisaient que quelques minutes, quelques heures, parfois un peu plus… Je retiens la beauté du chemin comme thérapie. J’ai voyagé avec elle, sans avoir non plus envie d’être à ces cotés, lui laissant sa solitude pour elle, gardant la mienne…

***

Cet avis n’est que le mien, sans prétention, si vous avez lu « Wild », n’hésitez pas à laisser quelques lignes de commentaires pour éclairer d’autres lecteurs…

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11 réflexions sur “Wild

  1. J’ai adoré cette chronique. Alors certes, je n’ai pas lu le livre, je n’ai vu que le film, mais je le ferai… je le ferai. Tu m’as convaincu en tout cas. Comme je dois avouer me retrouver dans tes mots. Dans ceux du livreur de chips, ou dans cet avocat. Toujours une belle excuse pour ne pas le faire… Je crois que nous sommes beaucoup dans ce cas là, surtout depuis notre « rencontre » avec Alex Supertramp. 😉

    • Encore supertramp ? Rooooo. Mais il est mort. Rencontrons plutôt Cheryl… Merci en tout cas de ton commentaire ! Je pense que tu aimeras ce livre que j’ai dévoré. J’aurais du prendre le temps, comme la route est longue pour elle mais je n’ai pas su. Une page appelait une autre et ainsi de suite.
      Bonne année au passage. 😊

      • Aha, c’est toujours bon signe quand on n’est pas capable de s’arrêter en chemin 😉
        Il est mort mais sommeil en beaucoup de nous, je crois 😉 (quelle phrase niaise?)
        Je te souhaite également une belle année, je ne sais pas quels sont tes projets, mais je te souhaite qu’ils réussissent. Puis la santé, sans ça, il n’y a pas grand chose 🙂

      • Mais projets ? Lire encore beaucoup de pages, mais n’est-ce pas un peu vivre sa vie par procuration en vivant ainsi ? Voyager par l’intermédiaire d’autres, vivre les histoires d’amour de personnages fictifs alors qu’on pourrait le faire soi même ? Donc laissons les projets venir. Un jour l’appel sera plus fort et alors on laissera les livres un moment pour vivre… (alors si ça c’est pas niais)

      • Ahah ! Pfff, je me pose ces questions tous les 3 jours, tu sais. Le mieux serait de faire les deux en même temps, non? Les vivres à travers leurs mots, et les vivres réellement. Soyons exigeants 😉

      • Tout à fait. Mais des livres ça pèse lourd dans un sac. Il faudrait renoncer au papier et acheter un Kindle…

      • Oh crois-moi, les douleurs aux pieds, je les connais suffisamment. La solitude est peut-être le plus compliqué à gérer dans sa situation, je pense, je crois… oh puis je ne sais pas.

      • Je ne sais pas. Elle semble l’apprivoiser. Maintenant, en 1995 il n’y avait pas de téléphone ni d’internet pour être connecté partout…

      • Oui, elle s’apprivoise, j’en suis certaine, mais ça ne doit pas être simple quand même.
        Puis, même s’il n’y avait pas les connexions d’aujourd’hui, tu pouvais être très entouré, si ce n’est plus d’ailleurs… puisque tu allais peut-être davantage à la rencontre pour savoir si ton entourage allait bien, ou pour raconter des choses autour d’un café, plutôt que d’envoyer un sms ou un e-mail… mais là, c’est un presque autre débat. Je ne sais pas

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