Berezina

Berezina

Par Sylvain Tesson

« Un vrai voyage, c’est quoi ?
– Une folie qui nous obsède, dis-je, nous emporte dans le mythe ; une dérive, un délire quoi, irrigué de vodka, une glissade à la Kerouac, un truc qui nous laissera pantelants, le soir, en larmes sur le bord d’un fossé. Dans la fièvre…
– Ah ? Fit-il.
– cette année ceux sont les deux cents ans de la Retraite de Russie, dis-je.
– Pas possible ! dit Gras.
– Pourquoi ne pas faire offrande de ces quatre mille kilomètres aux soldats de Napoléon ? »

Sylvain Tesson embarqué l’Empereur dans son side-car pour une épopée carnavalesque et réjouissante.
Entraîné dans une effraction du temps, le lecteur enjambe les siècles avec jubilation.

Sylvain Tesson a ce génie de toujours nous entraîner à sa suite dans des voyages improbables, dans lesquels je ne crois pas être capable de le suivre. Peut-être pas uniquement de part ses choix de destinations, mais plus pour son amour de la vodka qui l’entraîne chaque soir derrière le zinc d’un bar à porter des toasts interminables à la gloire de quelques obscures célébrités, d’une moto, ou d’un petit empereur qui se rêva maître d’une Europe du Pacifique à l’Atlantique et se perdit dans un rude hiver slave auquel ses troupes ne s’étaient pas préparées.

Il a aussi ce génie de la formule, de me faire lire ce que j’ai sur le bout de la langue, à propos du voyage ou d’autres activités qui me sont chères.

Les idées de voyage jaillissent au cours d’un précédent périple. L’imagination transporte le voyageur loin du guêpier où il s’est empêtré. (…) L’homme n’est jamais content de son sort, il aspire à autre chose, cultive l’esprit de contradiction, se propulse hors de l’instant. L’insatisfaction est le moteur de ses actes. « Qu’est-ce que je fais là ? » est un titre de livre et la seule question qui vaille.

Eh oui, comme lui, me voilà éternel insatisfait sédentaire qui bave devant l’enchaînement parfait de ses mots.

2012. Accompagné de quatre amis (deux français et deux russes), l’auteur voyageur entreprend de vivre, en side-car, le chemin de la retraite de Russie, alors que quelques semaines après avoir pris Moscou en flamme les troupes de Napoléon, affaiblies, se replient vers la France. Douze jours durant, juchés sur leur motos russes primaires et increvables, bravant les frimas les cinq traverseront un bout de la Russie, de la Biélorussie, la Lituanie, la Pologne, l’Allemagne et enfin la France pour finir à Paris, suivant scrupuleusement (ou presque), temporellement et spatialement, le chemin où tant d’hommes et de chevaux ont laissé la vie, dans l’indifférence générale des autres, affamés.

Pour rentrer à Paris quand on est à Moscou, il suffit de suivre le sens de l’ironie russe et de s’engouffrer dans « l’avenue Koutouzov », du nom du général qui bouta le Français hors de Russie.

Je n’ai vu que peu de paysages dans ce voyage, rien que de la neige, de la boue et du brouillard. Un blanc sale. Pourtant, que d’images. Tesson évoque et invoque les fantômes des Grognards, des chevaux, des fantassins… Ils sont là, tout au long des pages, bien vivants. Je les regarde comme fasciné, confortablement, au chaud, sous les draps. Qu’aurais-je fait ? Tesson ne peut s’empêcher de se poser la question, et moi avec. C’est toujours la même chose quand on parle des boucheries historiques, quelques qu’en soient les causes, nous ne nous reconnaissons pas dans celles-ci, nous ne nous indignons plus que pour des broutilles égoïstes et nous plaignons au moindre manque (« La France, petit paradis peuplé de gens qui se pensent en enfer.« ), loin de nous l’idée de nous jeter à la suite d’un homme au bicorne que l’on peut considérer comme ridicule pour conquérir une Europe qui ne remplira pas notre frigo…

Et puis, nous étions devenus des individus. Et, dans notre monde, l’individu n’acceptait le sacrifice que pour d’autres individus de son choix : les siens, ses proches – quelques amis peut-être. Les seules guerres envisageables consistaient à défendre nos biens. Nous voulions bien combattre, mais pour le salut de nos paliers d’appartement. Nous n’aurions plus surenchéri d’enthousiasme à l’idée de nous sacrifier pour une idée abstraite, supérieure à nous même, pour un intérêt collectif et – pire – pour l’amour d’un chef.

Tesson aime la Russie, ce pays exerce sur lui une grande attraction, et, pour y avoir mis les pieds, je ne peux que le comprendre. Ce pays-continent est magique, ses habitants sont exceptionnels. (« Il y avait certainement des cadavres d’ivrognes sous la neige. Au printemps, ils réapparaîtraient. En Russie, on les appelait « les perce-neige », ils annonçaient les beaux jours avec autant de fiabilité que les oiseaux migrateurs.« )  Son Histoire, avec un grand H, est elle aussi intimement liée à celle de la France et de cette tentative de conquête d’un Napoléon imbu de lui-même que l’auteur ne juge pas. Quand l’Empereur abandonne ses hommes pour rentrer avec Caulaincourt, son aide de camp, au plus vite à Paris, les chapitres s’accélèrent, les motos avec, l’Europe est là. Le drapeau rouge de Berlin à laissé place au drapeau bleu à étoiles jaunes.

Comme à son habitude, le texte est beau, comme d’habitude, je ne connais pas tout les mots, le talent de conteur est là. Comme d’habitude, le texte est intelligent de m’interroge sur ce que je suis, le sens de tout ça, de ce livre, de ces cookies que je grignote en lâchant quelques miettes entre les pages, sur ce qui compte pour moi face à tous ces soldats qui avaient donner la vie pour un idéal complètement fou qui ne nous parle plus aujourd’hui.

Tesson nous entraîne avec lui dans le panier de son side-car, dans le froid, à quelques centimètres de la route, le casque se couvrant de givre, les mains ne répondant plus tout à fait. Merci Sylvain Tesson !

« Chers amis,

demain, nous arriverons à Paris, de Moscou. Nous avons répété l’itinéraire de la Grande Armée lors de sa retraite de Russie en 1812 sur nos trois side-cars soviétiques. Nous avons rendu hommage aux héros. Pour eux ce fut la Berezina. Pour nous, l’un des plus émouvants voyages de notre vie.

Demain, nous serons aux Invalides à 17h00. Nous nous inclinerons devant la statue de l’Empereur.

Venez.

Ensuite on se portera chez moi. »

Berezina Photo

***

Cet avis n’est que le mien, sans prétention, si vous avez lu « Berezina », n’hésitez pas à laisser quelques lignes de commentaires pour éclairer d’autres lecteurs…

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2 réflexions sur “Berezina

  1. Pingback: Sur les chemins noirs | Le Quatrième de Couverture

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