Le rapport de Brodeck – L’indicible

1507-1

Par Manu Larcenet

Brodeck établit de brèves notices sur l’état de la flore et les saisons, un travail sans importance pour son administration. Il ne sait pas si ses rapports parviennent à destination. Depuis la guerre, les courriers fonctionnent mal. Le maréchal-ferrant lui demande aussi de consigner les évènements du village. Suite et fin de l’adaptation en bande dessinée du roman de Philippe Claudel.

J’ai rarement attendu la sortie d’un album avec autant d’impatience, voire de fébrilité… Depuis que j’avais découvert la première partie du chef d’oeuvre de Manu Larcenet je n’attendais que sa suite qui, elle, se faisait attendre (La chronique sur le tome 1 c’est par ici). L’auteur avait su m’emporter entre humanité et inhumanité dans un livre en noir et blanc de toute beauté.

Le rapport de Brodeck - L'indicible - Manu Larcenet - Page 5

Le rapport de Brodeck – L’indicible – Manu Larcenet – Page 5

Je n’avais pas vraiment su attendre, d’ailleurs. Je souhaitais connaître la suite, ce qu’il arrivait à Brodeck, comment les villageois en étaient arrivés à faire subir ce cauchemar à l’Anderer, j’avais acheté le livre et en avait dévoré les page dans un voyeurisme presque malsain de l’horreur humaine (la chronique sur le livre, c’est par …) Les mots de Philippe Claudel sont eux aussi très durs et je comprenais le temps de gestation de ce second tome. Tous les libraires que je rencontrais me le confirmais d’ailleurs. Créer une telle adaptation ne se fait pas en trois coups de crayon bien placés et un bon marketing, comme le sont certaines adaptation insipides qui n’apportent que peu au récit initial.

Le rapport de Brodeck - L'indicible - Manu Larcenet - Page 7

Le rapport de Brodeck – L’indicible – Manu Larcenet – Page 7

Non, Larcenet n’est pas un adepte de la facilité. Il se réinvente à chaque album et a toujours su me surprendre, même lorsqu’il s’attaque à des sujets lourds dans des formes qui ont plutôt tendances à me faire fuir (tiens, d’ailleurs, je n’ai toujours pas lu Blast). Mais tout de même, avoir autant d’espérances, un an durant, guettant le moindre signe de la maison d’édition laissant entendre la parution prochaine du tome 2, n’est-ce pas un peu risqué ? Après tout, je savais déjà de quelle façon Larcenet allait traiter le roman, et je connaissais la fin de l’histoire. Quel intérêt ? Vraiment…

Le rapport de Brodeck - L'indicible - Manu Larcenet - Page 10

Le rapport de Brodeck – L’indicible – Manu Larcenet – Page 10

Nous retrouvons Brodeck où nous l’avons laissé, dans l’auberge de Schloss où il vient de découvrir la chambre de l’Anderer, mort depuis peu. Brodeck a été chargé de l’écriture d’un rapport qui serait comme la confession collective de tous les hommes du village, expiatoire qui leur permettrait de vivre et d’oublier ce qui pèse sur leur conscience : l’assassinat d’un homme qui avait pour seul tare d’être différent d’eux. Ce n’était pas la première fois qu’ils mettaient ainsi sous le boisseau la morale pour survivre en livrant un autre, le dernier venu, l’étranger. La colère, ou la peur, qui point trouvera ainsi son exutoire. L’aubergiste conte à Brodeck sa vie, son histoire, ses douleurs. Brodeck se tait. Brodeck n’a rien à dire. Brodek préfère écrire l’indicible. Il se contente d’observer et de noter ce qui pourrait lui être utile pour la rédaction de son rapport. Seule la vérité compte. Celle qu’on voudra bien lui servir, celle qu’il découvrira. Brodeck rédigera deux rapport. Celui qu’on attend de lui dans lequel il dira « Je » pour dire « Nous » et celui dans lequel il n’omettra rien, décrivant dans le détail ce qu’il sait.

Le rapport de Brodeck - L'indicible - Manu Larcenet - Page 6

Le rapport de Brodeck – L’indicible – Manu Larcenet – Page 6

Au fil des pages, extrêmement fidèle au texte de Philippe Claudel, s’épargnant seulement certains chapitres pour des questions esthétiques, les histoires se mêlent. Le protagoniste parle de la guerre au village, celle qu’il n’a pas connu, étant dans les camps, celle qui a fait basculer tous ses habitants dans le culpabilité. Il reviendra sur ce qui a mené le village à l’Ereignies, ce soir-là où l’Anderer perdit la vie. Brodeck devient lui-même l’Autre, les villageois se dévoilent sous leurs visages fermés, durs, chacun tente de se révéler bon, de se trouver des excuses. La nature humaine dans ce qu’elle a de plus abject… Les bulles succèdent aux silences qui disent ce que les mots ne peuvent plus évoquer. Le trait du dessinateur est empreint d’un grand humanisme pour faire de cette histoire, qui pourrait nous dégoûter, un album qui inhibe tous les mots quand la dernière page se tourne.

Le rapport de Brodeck - L'indicible - Manu Larcenet - Page 29

Le rapport de Brodeck – L’indicible – Manu Larcenet – Page 29

Les traits, le dessin, ce sont des mots. C’est une communication millénaire. On installe une montée dramatique par des regards, des ombres, des masses. Là, on voit l’Anderer qui marche avec des enfants en contre-jour. Ce sont presque des silhouettes noires qui avancent vers nous. C’est déjà une manière d’instaurer une inquiétude. Cela ne se voit pas au premier regard, mais ça se sent. J’aime procéder par touches légères. Pour moi, c’est immodeste ce que je vais dire, mais c’est une case réussie : elle exprime une joie et, dans le même temps, une grande inquiétude. (Manu Larcenet chez Augustin Trapenard, dans Boomerang sur France Inter)

Le dessin est, à l’image du premier tome, extrêmement épuré et pourtant hyper-réaliste. La neige quasi omniprésente ajoute à l’ambiance déjà sombre de l’album une froideur qui, au fil des pages, vous angoisse et vous prend à la gorge quand les planches sont muettes et vous que vos yeux passent d’une case à l’autre en silence. Tout en clair obscur, jouant magnifiquement des ombres et de la lumière, Larcenet dit dans son dessin ce qu’il omet dans le texte. Les visages des personnages, comme posant pour le peintre sont plus qu’une simple image, il y a un peu de leurs émotions, de leurs peurs, de leurs joies sous les traits de Larcenet qui se m_lent parfois, comme une mise en abyme, aux peintures de l’Anderer, celles qu’il a voulu faire pour remercier.

Le rapport de Brodeck - L'indicible - Manu Larcenet - Page 138

Le rapport de Brodeck – L’indicible – Manu Larcenet – Page 138

Malgré la dureté et la noirceur du récit, les dessins sont d’une beauté à couper le souffle. Le travail qu’a fourni Larcenet est considérable. Vous risquez de vous arrêter sur le dessin magnifique de quelque animaux, passant par là, indifférent à la rage des hommes qu’ils côtoient, les paysages et effets de neige (apparemment un accident à l’origine…) me laissent sans voix. Laissez-vous emporter !

Vous voyez ces planches et vous vous dites peut-être que cet album, ou plutôt ces albums, ne sont pas pour vous, qu’il ne s’adressent qu’à des amateurs éclairés, un peu élitistes peut-être qui feraient des comparaison incompréhensible comme tout bon critique (souvenez-vous de Milton Caniff, et merci au Carnets Paresseux de leur explication salvatrice pour moi, inculte). Détrompez-vous. Manu Larcenet vous prend par la main et vous entraîne à sa suite, plein d’humanité et de tendresse dans un voyage plein d’émotion qui tente d’analyser, sans absoudre, ce qui amène l’homme aux pire bassesse, comme le précise son éditeur, Philippe Ostermann, de chez Dargaud :

« L’une des grandes forces de Manu, c’est l’empathie et le relationnel qu’il arrive à créer avec ses personnages. Il les fait vivre et nous les fait ressentir. Ses personnages sont bouleversants »

Alors laissez-vous bouleverser.

Une mention spéciale, encore une fois, pour la superbe mise en page, en format paysage, des éditions Dargaud.

Non, Larcenet ne se contente pas d’adapter simplement le roman de Philippe Claudel, ce serait trop facile. Il s’approprie complètement le récit et crée un chef d’oeuvre qui ne peut nous laisser indifférent. Et je crois bien en avoir trop dit sur l’indicible, vous devriez vous faire votre idée…

***

Cet avis n’est que le mien, sans prétention, si vous avez lu « Le rapport de Brodeck – L’indicible », n’hésitez pas à laisser quelques lignes de commentaires pour éclairer d’autres lecteurs…

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Une réflexion sur “Le rapport de Brodeck – L’indicible

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