La controverse de Valladolid

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Par Jean-Claude Carrière

En 1550, une question agite la chrétienté : qui sont les Indiens ? Une catégorie d’êtres inférieurs qu’il faut soumettre et convertir ? Ou des hommes, libres et égaux ?

Un légat envoyé par le pape doit en décider. Pour l’aider, deux religieux espagnols. Tout oppose Ginès de Sépulvéda, fin lettré, rompu à l’art de la polémique, et Bartolomé de Las Casas, prêtre et homme de terrain ayant vécu de nombreuses années dans le Nouveau Monde. Le premier défend la guerre et son cortège d’atrocités au nom de Dieu. Le second lutte contre l’esclavage des Indiens. Un face à face dramatique dont l’écho retentit encore.

La question peut nous sembler aujourd’hui triviale, déplacée même, peut-être pourrions-nous même la considérer comme taboue. Comment refuser à un homme le statut d’être humain, sous prétexte qu’il est noir, ou qu’il porte des plumes, ou qu’il ne partage pas la même foi ? Au seizième siècle, alors que l’Europe découvrait ce qu’elle appela alors les « Indes », le statut des Indiens qui les habitaient ne faisait pas tellement l’unanimité. Humains pour les uns, créatures de Dieu et descendants d’Adam et Ève, ou créatures du diable, sous-hommes pour les autres. Qui était dans le vrai ? Dans le but d’obtenir l’Imprimatur (le droit d’imprimer) en Espagne de l’un de ses livres, controversé, Ginès de Sepulveda, philosophe de son état, s’engage dans une grande joute verbale avec Bartolome de las Casas, évêque du Nouveau Monde, farouche défenseur des Indiens, plus habitué aux voyages à travers l’Atlantique qu’à la rhétorique.

D’arguments en coups de théâtre, les deux hommes s’affrontent sous le regard bienveillant du cardinal Roncieri, envoyé du Pape dont la pensée est insondable. De quel coté penche-t-il ? Si Las Casas doute et s’emporte quand son adversaire déverse ce qu’il considère comme des non sens, Sepulveda est sûr de sa logique virant parfois vers l’absurde. L’assemblée suit les débats avec attention, passion presque parfois quand la Bible est citée en exemple, quand l’un ou l’autre des débatteur frise l’hérésie pour défendre son point de vue.

Jean-Claude Carrière s’octroie deux chapitres pour introduire le contexte de cette controverse : la découverte des Indes, d’abord pacifique, la mort de Colomb, puis les ambitions coloniales de la couronne espagnole qui entreprend de s’approprier les richesses du continent en exploitant les sous-hommes qui l’habitent. Mais voilà, les Indiens ne se laissent pas faire, devant la cruauté des colons ils se rebellent. Toutes les raisons seront alors bonnes pour les asservir et détruire leur civilisation. Certains se dressent contre ce pillage organisé. Mais comme souvent les voix qui crient dans le désert ne parviennent pas toujours à se faire entendre, montrés du doigts comme des empêcheurs de faire fortune en rond. Enfermés dans leurs certitudes d’être dans la vérité, tant quand il s’agit du mode de vie que de la religion, les Espagnols n’entendent pas que les Indiens puissent être insensible au message du Christ, aux valeurs du travail ou de la force qu’ils tentent de leur imposer. L’incompréhension est totale…

Passés ces deux premiers chapitres, qui peuvent paraître rébarbatifs, j’en conviens, mais sont indispensables, nous entrons dans la salle capitulaire où se tient la controverse. S’ensuit un roman en huis clos qui nous entraîne pourtant à l’autre bout du monde, c’est là l’une des force du conteur qui sait nous évader. Las Casas prend la parole en premier, décrivant les horreurs que subissent les Indiens, Sepulveda suit, logique et implacable. Le cardinal, légat du pape, semble s’amuser du combat, y ajoutant parfois lui-même du piment. C’est lui qui, à la fin, prendra la décision, ce qu’il édictera sera repris par l’Eglise. L’enjeu est de taille.

Les arguments religieux font mal. Peut-on décemment, réellement, forcer quelqu’un à se convertir et considérer que s’il ne le fait pas c’est qu’il n’est pas aimé de Dieu, qu’il n’a sa place sur Terre que pour servir les êtres élus, ceux qui pensent détenir la vérité ? N’y a-t-il qu’une seule foi ? Une seule façon de la vivre ? Doit-on détruire ceux qui ne la partagent pas si nous en avons les moyens ? La vanité dont a fait preuve les colons ne va-t-elle pas à l’encontre du message chrétien ?

Comme je le disais, un tel débat paraîtrait certainement déplacé aujourd’hui. Pourtant certains arguments, notamment sur la place de l’argent, la domination ou l’extrémisme, peuvent encore résonner aujourd’hui. Finalement, notre société est-elle si différente ?

***

Cet avis n’est que le mien, sans prétention, si vous avez lu « La controverse de Valladolid », n’hésitez pas à laisser quelques lignes de commentaires pour éclairer d’autres lecteurs…

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