L’homme qui voyait à travers les visages

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Par Éric Emmanuel Schmitt

Après la Nuit de feu, Éric-Emmanuel Schmitt poursuit son exploration des mystères spirituels dans un roman troublant, entre suspens et philosophie.
Tout commence par un attentat à la sortie d’une messe. Le narrateur était là. Il a tout vu. Et davantage encore.
Il possède un don unique : voir à travers les visages et percevoir autour de chacun les êtres minuscules – souvenirs, anges ou démons – qui le motivent ou le hantent.
Est-ce un fou ? Un sage qui déchiffre la folie des autres ? Son investigation sur la violence et le sacré va l’amener à la rencontre dont nous rêvons tous.

A la différence d’Augustin Trolliet j’ai pris une pause dans l’œuvre pléthorique d’Eric-Emmanuel Schmitt. La Nuit de feu ne me dit absolument rien. Je tente de dompter ma boulimie littéraire qui m’entraîne à dévorer jusqu’à l’écœurement toutes les pages d’un même auteur dont j’ai aimé les premières et à bondir, au détriment d’autres lectures, sur chacune de ses nouveautés. Le dernier que j’avais lu de lui datait un peu (2014) et était à ranger dans la catégorie des nouvelles. Pas de romans depuis longtemps donc.

Qui est l’auteur de celui-ci ? Celui qui est inscrit en couverture, que l’on attend, ou le narrateur inconnu, Augustin Trolliet ? C’est un peu toute la question de ce roman déroutant qui nous surprend et nous emmène dans des rebondissements inattendus. Augustin est stagiaire dans un obscur journal local de Charleroi, dirigé en despote par Pégard. Il squatte une vieille usine de boulons et mange les restes délaissés par plus riche que lui. Il est loin d’être idiot, quoiqu’en pensent le patron du journal ou le commissaire Terletti, aux yeux de qui il cherche désespérément à exister mais ne parvient qu’à s’enfermer plus encore dans sa bulle et à confirmer aux yeux de tous son crétinisme.

Tout commence donc dans cette salle de rédaction ou Pégard envoie Augustin dans la rue en quête de quelques rats crevés à imprimer dans les colonnes du lendemain. En guise de fait divers, le jeune homme est bousculé par Hocine Badawi, qui se fait exploser quelques minutes plus tard à la sortie d’un enterrement. Choqué mais vivant, témoin capital, il revêt alors l’importance qu’il souhaite avoir aux yeux des autres.

L’excentrique juge Poitrenot le prend sous son aile, Pégard le protège et ne jure que par ses idées et son témoignage (tant que les unes et l’autre font grimper le tirage de son torchon), et Terletti ne peut se passer de ce qu’il a vu, même si Augustin perçoit plus que la réalité et que cela embrouille les rationalistes qui le questionnent, le catégorisant au mieux comme retardé, fou au pire.

Derrière cet attentat poind la question de la violence et du sacré. Est-ce Dieu lui-même, un tyran sanguinaire, qui extermine les hommes pour son plus grand plaisir, ayant annoncé ses génocides des milliers d’années à l’avance en prenant la peine de les coucher sur le papier des Ancien et Nouveau Testament ou du Coran ? Sont-ce les hommes à qui la liberté est offerte qui doivent endosser toute la responsabilité de la violence et qui préfèrent utiliser Dieu comme justification ? Dieu comme serial killer les hommes comme bras armés ? Dieu comme incompris des hommes incapables de s’élever à la hauteur de ses œuvres ?

Rien ni personne ne peut mieux répondre à cette question que Dieu lui-même. Mais comment le rencontrer ? Comment Augustin Trolliet, le journaliste stagiaire relégué aux tâches inintéressantes et subalternes, pourrait-il obtenir l’interview suprême dont rêvent tous les mystiques et peut-être tous les hommes croyants ou non ? Car, qu’on y croie ou non, Dieu fascine.

Comme un prélude à cette rencontre, le narrateur interviewe l’auteur himself. Dans une conversation à l’angle d’une bibliothèque, les deux hommes devisent d’un Dieu bonté, d’interprétation des textes ou de l’influence des dogmes.

Augustin Trolliet mène l’enquête pour confondre Dieu.

« – Qu’entendez-vous par l’homme ?
– Un bipède sans plume plus malheureux que l’animal car habité de questions dont il n’obtiendra jamais les réponses. Une quête inachevée. »

Éric-Emmanuel Schmitt ne cesse de brouiller les pistes en osant ce roman. Certains crieront au blasphème pour avoir osé représenter et faire parler Dieu, peu importe. Certains ce plaindront d’une trame qui semble partir dans tous les sens, mais n’oublions pas qu’il s’agit d’Augustin Trolliet qui raconte selon ce qu’il pense qu’est la vérité, selon ce qu’il souhaite que soit ses dialogues avec Dieu ou Schmitt ou la juge Poitrenot ou n’importe lequel des autres personnages qu’il croisera. Il nous livre SA vérité qui n’a peut-être rien à voir avec LA vérité, qui peut-être n’existe pas. Comme le précise la belle fille de l’auteur (mais que vient-elle faire là ? Existe-t-elle seulement ?) « Certaines phrases – les formules lapidaires qui éclairent autant qu’elles aveugle -, j’aurais tendance à les imputer à mon beau père. Or, si je repère des caractéristiques qui rappellent son écriture, comment pourrait-il en être autrement ? Augustin Trolliet, ainsi qu’il le clamait, avait lu tout Schmitt, il s’en inspirait, voire l’imitait. » « Qui écrit quand j’écris ? » « Qui agit quand j’agis ? »

Toute la question du roman est là, dans la prise de recul par rapport à un texte, quel qu’il soit. « Il n’y a pas de Livre, il n’y a que des lectures. » Je ne peux qu’être d’accord. Chacun recevra différemment une page ou l’autre. Doit-on accuser l’auteur des incompréhensions des lecteurs ? Quelle part de responsabilité a-t-il si lin ou l’autre se revendique d’un livre pour telle ou telle action ? Que le livre soit religieux ou non ! Ne lisons pas au premier degré. Prenons le temps du recul avant toute action qui nous semblerait dictée par un texte qui nous est souvent inconnu, ou en tout cas pour lequel nous ne maîtrisons pas le contexte d’écriture.

« – Pourquoi vous tenez-vous à l’écart ?
– À l’écart de quoi ?
– Du monde.
– Je l’ai fait. On ne peut guère s’impliquer davantage.
– À l’écart de nous, les hommes ?
– Pour vous laisser libres. Libres de croire ou de ne pas croire. Libres de bien ou de mal agir. Libres de me consulter ou de me bouder. Il me semble que Dieu doit se cacher. En ne m’imposant ni par l’évidence rationnelle ni par les trompettes de l’action, je vous sollicite et je vous respecte. »

À nouveau je plussoie comme cela se dit parfois.

Schmitt construit une histoire tortueuse et dérangeante qui parle d’humanité et d’embrigadement, de fanatisme et de liberté et qui questionne notre faculté à « privilégier l’esprit sur la lettre ». Pas évident de toujours s’y retrouver même si les lettres refermant le roman apportent un éclairage bien utile. « Qui écrit quand j’écris ? » Voilà toute la question que nous pose Schmitt. Attendez-vous à être surpris et à ne pas voir l’intrigue se dérouler dans la direction que vous souhaiteriez.

Ma lecture de ce livre n’est pas la vôtre, je l’ai compris d’une certaine façon, à vous de me donner la vôtre.

***

Cet avis n’est que le mien, sans prétention, si vous avez lu « L’homme qui voyait à travers les visages », n’hésitez pas à laisser quelques lignes de commentaires pour éclairer d’autres lecteurs…

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